Un poète alsacien redécouvert
JEAN-BAPTISTE HEINIS (1815 - 1893)
L’Alsace et son dialecte ont peu de poètes dont la notoriété a été bien établie. En retrouver un qui maîtrise les langues nationales et les divers parlers du Sundgau, tout en montrant une pratique excellente et solide de la versification, est exceptionnel. Le curé Heinis a de l’humour, est très humain et sait transmettre sa religion. Il mérite d’être mieux connu. Cet homme du XIX° siècle a une expression souvent en avance sur son temps.
I. LA BIOGRAPHIE (1)
1. La jeunesse
Jean-Baptiste Heinis a vu le jour le 30 août 1815 à Koestlach, fils de Joseph Heinis, agriculteur, et de Madeleine Unterfinger.
À
sa naissance la France vient de sortir de la révolution et de l’empire. L’Evêché de Strasbourg a été vacant pendant 7 ans.
Ils sont 3 enfants : un frère aîné et une sœur. Leur père meurt très tôt et sa mère se remarie. Il a beaucoup à souffrir de son nouveau père, et fugue sous ses coups. Il fait une attaque semble-t-il d’origine rhumatismale dans sa jeunesse.
Son frère aîné, la femme et l’aînée de leurs 5 enfants meurent lors d’une épidémie, probablement de typhoïde. Les enfants sont recueillis par la sœur de Heinis, qui meurt 2 ans plus tard ; il prend alors les 4 orphelines
(2) chez lui. Elles iront au pensionnat de Rouffach ; deux d’entre elles deviendront institutrices en entrant dans l’ordre de la Divine Providence de Ribeauvillé..
Il est très bon à l’école, intelligent, éveillé, joyeux et très débrouillard.
Il devient tambour de la garde nationale à Ferrette ; fort soutenu par le curé Bay et l’instituteur de la paroisse.
À 19 ans, il décide d’apprendre le Français et va à Courchenay (CH) et Porrentruy où il fait des études brillantes (fait 3 classes en 1 an).
Puis il entre au Gymnasium (Collège) d’Altkirch, là aussi il rafle tous les prix. il est particulièrement fort en mathématiques et en métrique latine.
Il a évité la conscription par tirage au sort favorable.
2. Prètrise

Grand Séminaire à Strasbourg ; a d’abord voyagé en calèche, puis sur le canal du Rhone au Rhin, enfin en train ! Évêque de Strasbourg : Jean Fr. Le Pappe de Trevern, Coadjuteur : Raess
Prêtrise le 20-12-1845 à l’age de 30 ans ; 1° messe :25-12-1845
Vicaire à
Oberhergheim (11 ans – Curé Wetzel) le 1er janvier 1846. S’active fort pour aider les malades lors d’une épidémie de choléra.
Curé à
Pulversheim, le 10 avril 1857 . Il a pris avec lui ses 4 nièces (“der Herr mit den 4 Mädchen”)
Curé de
Roppentzwiller le 1er avril 1860
Curé de
Ranspach-le-Bas le 1er juillet 1867
Dès son arrivée dans la paroisse, l’abbé Heinis relance le projet d’un nouveau sanctuaire à construire appelé à remplacer l’édifice de 1755, devenu trop petit et menaçant ruine
(3,4).
Le projet ne sera réalisé qu’après son départ pour la paroisse de Schlierbach, le 10 juillet 1873.
De nombreux enfants deviennent prêtres ou missionnaires. S’est beaucoup dépensé pour aider ses paroissiens lors d’une épidémie de dysenterie qui a fait de nombreux morts. Lors de la guerre de 1870 réussit à épargner des ennuis graves à ses paroissiens, qui s’en tirent bien. Participera financièrement à la réédification de l’église.
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Curé de
Schlierbach le 10 juillet 1873 où il tombe en pleine dissension de la paroisse : le clan de son vicaire et le sien. Cela s’arrange.
Dès son installation comme curé de Schlierbach, l’abbé Heinis se préoccupe de l’amélioration du sanctuaire
(5).
Une dépense de 180 Mark est engagée le 26 mars 1875 pour des grillages aux fenêtres de l'église, dont le remplacement était nécessaire. Une indemnité de 100 Mark est votée le 23 avril 1876 “ pour indemniser le curé pour les dépenses
qu'il fera lors de la bénédiction du nouveau chemin de croix et des nouveaux autels latéraux, qui doit avoir lieu encore cette année ”. La bénédiction a lieu le 2 octobre suivant par le curé de Landser Georges Marck
(6).
À cette occasion l’abbé Heinis a écrit un poème, qui sera imprimé
(7).
Le 2 mars 1876, Catherine Heinis (âgée de 30 ans), Soeur Alberte, institutrice et ainée des nièces de l’abbé Heinis, décède au presbytère. Elle est inhumée à Schlierbach.
3. Au soir de sa vie, Altkirch
En 1881, il choisit de se retirer à Altkirch, auprès de Marie Anne et Marie Mélanie Heinis, deux de ses quatre nièces, dans un immeuble sis 11 rue du Château, acquis par elles en 1877.
Devient sourd et voit de plus en plus mal. Fait un voyage difficile à Einsiedeln en 1892.
Héberge souvent des séminaristes, aide le Chanoine Heinrich et s’occupe de poésie. Est très charitable. Il suit au jour le jour les travaux de la construction de la nouvelle église de Saint-Morand. Il écrit aussi un poème
(8) à l'occasion de la pose de la première pierre du sanctuaire. L'abbé Heinis a payé l’autel Saint Joseph, placé dans les absidioles, l’un des sept exécutés par Metz de Gebratshofen (Wurtemberg). Une statue de la Sainte Famille et celle du Pape Pie IX y ont trouvé place
(9).
En voyage à Guewenheim fait une attaque cérébrale, qui l’emportera après récidive.Jean-Baptiste Heinis est décédé à Altkirch le 17 novembre 1893
(10). Lors de son enterrement, une cinquantaine de prêtres, dont les curés-doyens de Thann, Rouffach, Kaysersberg et Hirsingue, sont présents à la cérémonie, au cours de laquelle l’abbé Joseph Gerber , curé de Kaysersberg, a fait l’éloge du disparu.
L’abbé Heinis repose au nouveau cimetière de la ville, aux côtés de ses nièces Marie Anne (1847-1939) et Marie Mélanie (1852-1936), demeurées célibataires. Par testament – en français et allemand - daté du 25 octobre 1882, il leur avait légué l’ensemble de ses biens.

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II. LE POÈTE
Il a toujours été attiré par la poésie. Très doué, il écrit en Allemand, en Français, et dans les différents dialectes Alsaciens, y compris le haut alémanique, à telle enseigne que dans ce cas le dialecte suit souvent celui du village où habite la personne à laquelle il s’adresse.
Sa versification est très solide, et la langue dans laquelle il écrit donne un bon tableau des parlers du Sundgau de l’époque. 128 poèmes ont été répertoriés, parfois très longs (plus de 500 vers).
L’œuvre, souvent d’une grande sensibilité, comprend des chants humoristiques et religieux, des petites histoires, un cycle sur St Morand, des poèmes de circonstances, des pièces humoristiques, des lettres versifiées, des poèmes didactiques et religieux et une pièce de théâtre en un acte. Ses poèmes donnent un aperçu assez bon de son époque, de la vie à la campagne, et de ses confrères ; il peut être caustique à ses heures.
Il a participé avec Schwartz et poussé par Hemmerlin, à écrire dans le calendrier “ der lustige Hans-Michel ”. C ‘est aussi un excellent conteur. Pas mal de poèmes retrouvés dans son héritage n’ont jamais été publiés. Dans la discussion il répondait souvent en vers.
L’ensemble de son œuvre allemande ou en dialecte est écrite en écriture gothique et en toutes petites lettres, difficiles à déchiffrer (cf :IMA HEI).
103 Sermons en Allemand ont été récupérés.
L’ensemble de ses œuvres sont classées dans un catalogue. L'œuvre retrouvée comporte environ 14000 vers.
III. LA REDECOUVERTE
L’œuvre poétique du curé Jean-Baptiste Heinis a été retrouvée dans les papiers de la famille Weingand – Jurascheck, héritière des nièces Heinis. Une vieille boite à gants, intitulée “vers de feu cher oncle” contenait tout ce trésor, écrit sur des petits feuillets, la plupart manuscrits et en écriture gothique, presque illisibles. Le catalogue ci-dessous comporte la totalité de l’œuvre poétique retrouvée. Par ailleurs, deux poèmes sont conservés à la Bibliothèque Municipale de Colmar
(11) et un, sous un pseudonyme
(12), à la B.N.U. de Strasbourg
(13).
Il est probable que des recherches ultérieures permettront de compléter ou de découvrir d’autres œuvres. Un certain nombre de ses sermons sont aussi en analyse.
Epitaphe pour le curé Heinis
Édité dans le journal d’Altkirch à l’occasion de sa nécrologie.
Von Gott und den Menschen geliebten Mann,
dessen Andenken ein Segen ist
(Eccl. 45)
“ So bist du denn von uns geschieden,
Du lieber, frommer Priestergreiss ;
Nun ruhe sanft in sel’gem Frieden,
Vollbracht ist deine Pilgerreis’.
Wir beten : möge Gott dir geben
Der Tugend Preiss, des Himmels Kron !
Auf Wiedersehn im bessern Leben,
Auf Wiedersehn vor Gottes Thron ! ”
IV. SES NIÈCES
Sœur Alberte Heinis
Née Catherine H. le 14-4-1845 à Koestlach
Profession : 23-8-1864
Postes occupés : 1864-1871 Hattstatt
1871-1873 Zellwiller B/R
1873-1875 Guebwiller Ste Clothilde (Sourds-Muets)
Décédée et inhumée le 2-3-1876 à Schlierbach
Marie Anne Heinis
Née le 24-8-1847
Décédée et inhumée à Altkirch en 1939
Sœur Barbara Heinis
Née Caroline H. le 31-5-1849 à Koestlach
Profession : 19-3-1867
Postes occupés : 1867-1873 Lautenbach
1873-1874 Artzenheim
1874-1875 Willer/Thur
1875-1889
Freland
1889-1900 Ribeauvillé (Verrerie)
1900-1902 Storckensohn1902-1908
1902-1909
1909-1918 Ribeauvillé – Maison Mère
Décédée et inhumée le 20-3-1918 à Ribeauvillé
Marie Mélanie Heinis
Née le 23-12-1852 à Koestlach
Décédée et inhumée à Altkirch en 1936
Marie désirait se faire sœur missionnaire, et pour cela est allée à Paris et à Chartres.
Mais elle n’a pas supporté l’éloignement de sa province natale.
Finalement Marie et Mélanie sont restées comme gouvernantes chez leur oncle et l’ont recueilli à leur domicile lors de sa retraite.
_____________________________
(1) Remerciements à Jean-Louis Engel, archiviste de l’Evêché de Strasbourg
(2) Catherine (Sœur Alberte 1845-1876), Marie-Anne, Caroline (Sœur Barbara 1849-1918) et Mélanie.
(3) Ranspach-le-Bas, Histoire de notre Èglise 1892-1992, page 18, s.a.
(4) En 1869, alors que se construisait l’Èglise Saint-Jacques-Le-Majeur à Michelbach-le-Haut, le prÍtre fit venir son architecte, M. Risler, à Ranspach-le-Bas. Les fonds disponibles avoisinaient les 20.000 Francs. Au lendemain des pourparlers avec l’architecte mulhousien, le curé Heinis était désireux de communiquer son projet à ses paroissiens. Le dimanche suivant, il les invita, à l’issue de l’office, de ne pas quitter l’Èglise. Seules deux ou trois personnes restérent assises dans la nef, les autres quittèrent l’Èglise et suivirent les débats par les fentes de la porte d’entrée !
Il a écrit un poème à l'occasion de la pose de la première pierre de l’Èglise de Ranspach-le-Bas, le 18 avril 1892 (n° 47 du catalogue qui suit), mais n'était pas présent à la fête.
(5) Communication de Constant Kiener (Schlierbach)
(6) Il lui a fallu l'autorisation de l'évêché dont voici le texte traduit du latin par le curé Martin, l’un de ses successeurs :
“André RAESS, par la miséricorde divine et la grâce du Siège apostolique, Evêque de Strasbourg Salut dans le Seigneur à tous les lecteurs de la présente.
Pour l'augmentation et la propagation de la dévotion dans ces jours, partout et toujours, par laquelle la mémoire de la Passion du Seigneur est rappelée, ainsi que par les prières du R. Père Jean Heinis Curé à Schlierbach, nous lui accordons volontiers, par la force de l'Indult du 15 juin 1855, la faculté d'ériger dans son église des stations dénommées Chemin de Croix ou Chemin du Calvaire, et leur Croix, et de les bénir avec les Indulgences correspondantes, soit par lui-même soir par d'autres prêtres du diocèse. Compte tenu des présentes nous lui imposons et accordons que le jour de la bénédiction solennelle, quel que soit le dimanche du mois où le pieux exercice du Chemin de Croix a lieu, la dévotion ayant été faite, de bénir le peuple avec le St Sacrement exposé.
Strasbourg le 23 août 1876 ”
(7) le n° 23 du catalogue
(8) le n° 34 du catalogue
(9) Saint-Morand, page 92
(10) D’après Charles Kieffer, il est décédé comme curé de Schlierbach !
(11) les numéros 22 et 43 du catalogue
(12) Vom alte’ lustige Hans-Michel’ sim Stiefbrueder
(13) le n° 22 du catalogue