Jean
Johann Baptist Heinis
Langues et art poétique de Jean-Baptiste Heinis


L'œuvre de Jean-Baptiste Heinis présente de multiples intérêts pour qui veut bien se donner la peine d'en lire attentivement au moins de larges extraits. Selon sa propre personnalité, chaque lectrice, chaque lecteur s'attachera à y découvrir des indices historiques, ethnologiques, linguistiques, psychologiques, philosophiques, religieux, voire théologiques ou d'autres encore.

En général et si l'on excepte le regard des dialectologues et autres linguistes avertis, ce type d'étude ou de recherche s'attache davantage au contenu qu'au contenant, à ce qui est exprimé qu'à la manière dont c'est écrit. Bien sûr, dira-t-on, Heinis a beaucoup écrit en vers, mais c'était sans doute courant de son temps, donc banal et nullement porteur de signification. Bref, la versification est souvent considérée comme une technique parmi d'autres, une sorte d'épiphénomène décoratif. Voire.

C'est ainsi que beaucoup de gens jugent d'un art qu'ils seraient bien en peine de pratiquer. On peut même rapprocher cette attitude de celle qui consiste à mépriser l'alsacien, faute de le maîtriser. Or la moindre des choses nous paraît être d'observer l'art même du poète et de chercher à en tirer des enseignements.

Nous nous pencherons d'abord sur la langue de Heinis, plus précisément sur ses langues, au pluriel. Ensuite seulement, nous aborderons la versification proprement dite, à savoir les mètres, strophes et rimes. Enfin, nous tenterons de tirer quelques modestes conclusions de leur mise en œuvre par cet homme de lettres autant que d'église.


I. La langue

L'œuvre poétique de Heinis est trilingue, se partageant entre l'allemand, l'alsacien et le français. Certes, la part du français peut paraître négligeable, puisqu'elle ne concerne qu'un seul poème entier. Mais un certain nombre d'expressions françaises isolées glissées ici et là dans des strophes dialectales nous prouvent au moins que l'auteur maîtrisait bien l'actuelle langue nationale d'Alsace.

1. L'allemand
À ne considérer que le nombre de poèmes concernés - presque les deux tiers -, l'allemand standard est largement majoritaire. Quoi de plus normal, puisque c'est la langue écrite correspondant naturellement à l'alémanique ? D'autant plus que nous nous trouvons au 19ème siècle et que, en Alsace, le français n'entrera réellement dans l'usage quotidien qu'au milieu du 20ème siècle, après la Seconde Guerre mondiale (1).

Pourtant, le curé Heinis écrit volontiers en alsacien, langue maternelle de ses ouailles. Alors pourquoi tant d'allemand ? En fait, s'il se sert de cette langue, c'est pour célébrer d'importantes fêtes religieuses et, surtout, pour s'adresser à Dieu et à ses saints, dont il doit supposer qu'ils ne savent ou n'aiment pas l'alsacien. Consciemment ou non, il établit ainsi une hiérarchie entre la langue de la Bible et celle de tous les jours. Déjà !

2. L'alsacien
Il fait pourtant une place importante à son dialecte, ou plutôt à celui de ses administrés. Car Heinis est tellement soucieux d'aller à la rencontre de son prochain qu'il s'en comporte en véritable caméléon linguistique.  Lui-même originaire de Koestlach, en domaine nettement haut-alémanique, il écrit volontiers dans sa langue maternelle, mais n'hésite pas, à l'occasion, à adopter, du moins en partie, des caractéristiques du bas-alémanique, manifestement pour faire plaisir aux personnes à qui il s'adresse.

De quoi s'agit-il ? Si les spécialistes veulent bien nous pardonner de simplifier le propos, nous dirons que deux spécificités caractérisent le haut-alémanique :
  1. la consonne constrictive "ch-" /x-/ (issue de la seconde mutation consonantique dès avant le 8ème siècle) par opposition à l'occlusive "k-" /k-/ toujours présente en bas-alémanique (Ching / Kind [enfant] – chlàï / klàï [petit]…) (2) ;
  2. le fait d'avoir conservé la consonne occlusive /-b-/ entre des voyelles, alors que, sous l'effet d'une influence venue du nord, le bas-alémanique l'a "relâché" en /-v-/ (làbe / làwe [vivre] – blibe / bliwe [rester]…) (3).
La limite du haut-alémanique, ou "isoglosse", part de Pfetterhouse, au sud-ouest, passe par Bisel, Grenzingen, Franken, Magstatt-le-Haut et Michelbach-le-Haut pour rejoindre le Rhin à Niffer. Mais les choses ne sont pas aussi simples, puisque, tout comme Obermoschwiller, Schlierbach - souvent nommé par Heinis - participe des deux, ayant conservé à la fois le /k-/ initial et le /-b-/ intervocalique. Même certaines pièces réputées avoir été écrites en dialecte d'Altkirch gardent ce /-b-/ tellement caractéristique du haut Sundgau (obe [en haut] et lobe [louer] dans Der Altkircher G'sangverein) (4).

Signalons enfin, pour être complet, ce poème satirique où Heinis s'exerce dans ce mélange d'alémanique et de francique qu'est le strasbourgeois (Ä Diàlekt vor de Wahle…).

3. Le lexique et les images
Que ce soit en allemand standard ou en alsacien, Heinis conserve le souci d'être compris des plus humbles. Même quand il s'adresse à l'un de ses confrères ou à ses nièces religieuses, il emploie systématiquement des mots concrets, souvent tirés du registre alimentaire, qu'il affectionne tout particulièrement. Même ses métaphores et comparaisons en sont souvent imprégnées. Nous n'en dirons pas davantage à ce sujet, renvoyant les lecteurs aux poèmes eux-mêmes.


II. La versification

Qu'est-ce qui a pu pousser Jean-Baptiste Heinis à écrire aussi souvent en vers, au point d'en produire près de quatorze mille ? Avait-il donc du temps à perdre pour le passer à faire la chasse aux rimes ? Non, il devait assurément y trouver un autre intérêt. Et la lecture de son œuvre nous porte à croire qu'il s'agissait d'abord, pour lui, de donner une certaine solennité à ses propos. Solennité légèrement obséquieuse, voire feinte et facétieuse, dans certaines pièces de circonstances. Mais solennité beaucoup plus sérieuse et beaucoup plus profonde dans ses poèmes à caractère didactique et oratoire.

Mais alors, le vers est-il, pour lui, contrainte ou moyen d'expression ? En effet, dès le 19ème siècle – époque du curé Heinis – certains, y compris parmi les poètes, trouvèrent que la versification était une contrainte trop importante pour quiconque voulait s'exprimer. Et c'est ainsi que l'on en arriva aux "vers libres", bouts de prose placés les uns en dessous des autres pour donner l'illusion optique de la poésie. Or Heinis nous montre que sa poésie à lui, la vraie, lui apporte un moyen d'expression complémentaire, comme peuvent l'être l'attitude, les gestes et l'intonation d'un locuteur. Pour parler simplement, disons que les vers créent un cadre rythmique, une ambiance qui sous-tend son propos et lui donne du relief.

1. Le mètre germanique
Ce que les personnes ayant eu une scolarité francophone ne savent peut-être pas, c'est que, tout comme la versification classique grecque, celle commune à l'allemand, à l'alsacien et aux langues germaniques en général ne se contente pas de compter les syllabes, mais se fonde sur des "pieds" pluri-syllabiques. Chacun de ces pieds comporte une syllabe tonique et une ou deux syllabes atones. Si la syllabe tonique est en début de pied, donc aussi en début de vers, on est en présence d'un rythme dit "descendant". Si la syllabe tonique est en fin de pied, on a un rythme ascendant. Les premiers, trochée [ / -] et dactyle [ / - - ], créent souvent une tonalité un peu statique, voire pompeuse et chargée d'émotion. Les seconds, iambe [ - /] et anapeste [ - - / ], sont nettement plus dynamiques et s'associent très bien au récit. À cette tonalité générale, la longueur du vers vient apporter un surcroît d'information rythmique. Qui dit longueur, dit nombre de pieds. Selon qu'il en aura deux, trois, quatre ou cinq, un vers sera un di-, tri-, tétra- ou pentamètre. Or il est évident qu'un vers court, dimètre ou trimètre, évoque davantage la légèreté qu'un vers long, tétramètre ou pentamètre.

2. La rime
Grâce à son système métrique fortement rythmé, la versification germanique se passe volontiers de la rime. Pourtant, nombreux sont les poètes qui en usent au moins çà et là. Heinis en use partout. Pour ce qui est de la disposition, nous avons, comme en français, des rimes plates  [ a – a – b – b – c – c …], croisées [ a – b – a – b ] et embrassées [ a – b – b – a ]. Tandis que les premières se contentent de bien délimiter les vers, les deux autres contribuent à identifier les strophes, en particulier les quatrains et leurs multiples. On se préoccupe moins qu'en français de savoir si une rime est riche, suffisante ou pauvre. Il arrive même, certes très exceptionnellement, que l'auteur se contente d'une simple assonance (voyelle identique, mais entourage consonantique différent), procédé jadis critiqué, mais devenu courant dans la chanson contemporaine. En revanche, que ce soit en allemand ou en alsacien, la rime dite "souabe" est parfaitement licite : elle se fonde sur une prononciation très proche – à la position des lèvres près, arrondies ou non, - entre / i / et / ü / d'une part, / e / et / ö / de l'autre. Pour l'alsacien, il convient d'y ajouter celle qui associe une occlusive forte à la faible correspondante - / p / et / b /, / t / et / d /, / k / et / g / - et que nous appellerons "rimes alémaniques".


III. Un virtuose de la métrique

Contrairement à des centaines de rimailleurs, souvent sympathiques mais peu au courant ni respectueux de la norme, l'abbé Heinis connaissait parfaitement les règles de la versification et s'y conformait rigoureusement. Bien plus, il savait en tirer le meilleur parti, jouant en véritable virtuose des innombrables possibilités qu'elle offre.

1. Un maître du mètre
Entre les deux rythmes, descendant et ascendant, Heinis n'hésite pas un instant : il choisit le second, plus adapté à sa personnalité vive et dynamique, à son optimisme indéfectible. Une seule pièce de son œuvre est en vers trochaïques, Die Hammerschmiede, superbe poème descriptif et didactique (5). On ne peut que regretter qu'il n'ait pas persévéré dans cette voie, où il eût probablement excellé. Mais, pudique et modeste, il répugnait sans doute à donner dans l'affectif et le pompeux. Non, son rythme à lui est ascendant, et son mètre préféré est le tétramètre iambique. Il est même rare, chez lui, que deux syllabes atones se suivent : on y rencontre peu d'anapestes. Toute son œuvre résonne de l'alternance binaire d'un temps faible suivi d'un temps fort. Il n'a pas non plus souvent recours au pentamètre, qui lui sert quelquefois à donner, à un poème, une certaine lenteur, une démarche réfléchie, en raison de son contenu sérieux. Il ne touche jamais au hexamètre, pourtant beaucoup utilisé par d'autres, sans doute parce qu'il le trouve trop pesant. En revanche, il lui arrive fréquemment d'alterner le tétramètre avec le trimètre, voire ce dernier avec le dimètre. Ce sont alors des poèmes pleins de vie et de spontanéité, enthousiastes ou enjoués en diable (6).  Quant à la strophe, il la manie avec tout autant de bonheur. Coutumier du quatrain pour tout ce qui ressemble de près ou de loin à une chanson ou à un cantique, il aime à couler ses récits dans des kyrielles de huitains, plus rarement de sixains ou de dizains. Pour certaines de ses pièces, il ne s'embarrasse pas d'une strophe fixe, mais fait se succéder des séquences de longueur variable.

2. La rime et la raison
Comme pour le mètre, Heinis use de la rime de façon le plus souvent licite, mais ne se laisse pas, pour autant, enfermer dans un carcan qui serait trop rigide pour qu'il pût exprimer la "raison", id est la signification qu'il veut donner à ses vers. Car c'est souvent à ce cruel dilemme qu'est confronté tout poète : rester fidèle à sa pensée ou céder au charme d'une rime séduisante, qui vous emporte loin du sentier initialement tracé. Parfois, au contraire, il n'y a pas moyen de trouver une rime adaptée à la signification. On recourt alors à une de ces chevilles réputées faciles, ces exclamations ou propositions incises vides de sens et qui n'ont d'autre mérite que d'apporter les pieds et la sonorité finale nécessaires. Même Victor Hugo s'y est lassé aller (7). Heinis ne va jamais aussi loin que son célèbre contemporain. Ses rimes sont plates pour la plupart ; mais il aime bien aussi les rimes croisées, que ce soit pour des quatrains ou pour la première moitié des huitains, la seconde moitié étant alors pourvue de rimes plates ou, plus rarement, d'autres rimes croisées. À notre grande surprise, nous n'avons rencontré qu'une seule occurrence de rimes embrassées. Par ailleurs, Heinis ne se sent nullement tenu de faire régulièrement alterner rimes masculines et féminines. Il a, du reste, une nette préférence pour les rimes purement masculines ; et même dans les poèmes où les deux figurent, les féminines sont nettement les moins nombreuses, voire uniquement présentes à l'état de "traces". Il est vrai qu'une rime féminine allonge le vers et en adoucit la fin ; or Heinis aime bien les fins de vers à consonance énergique.

3. Une variété infinie
Lorsque l'on considère toute la palette des moyens qu'offre la versification, rythme descendant ou ascendant, pieds à deux ou trois syllabes, mètres plus ou moins longs, strophes de structure et de longueur variable, rimes enfin différentes suivant leur position et la manière dont elles se terminent, on devine que les combinaisons de tous ces paramètres permettent de varier la forme des poèmes à l'infini. Et de fait, Heinis ne s'en est pas privé. Quand on parcourt son œuvre, on a beau chercher deux poèmes formellement identiques, on trouvera toujours une différence portant au moins sur l'une des variables évoquées ci-dessus. Tout se passe comme si Heinis avait eu la volonté d'explorer toutes les possibilités d'un art poétique qu'il connaissait à fond.



Nous espérons avoir montré que le poète savait parfaitement marier le contenu de ses poèmes à la forme dans laquelle il le coulait. Jamais, en effet, nous n'avons rencontré de contradiction entre le mètre choisi et le propos tenu. Mais ce qui nous frappe le plus, c'est que, en dépit de ses préférences marquées pour le rythme ascendant, pour le tétramètre iambique, pour le quatrain et le huitain, pour les rimes masculines plates, il s'est évertué à explorer toutes les formes possibles, sauf peut-être certaines, plus classiques, comme l'ode, le rondeau, le triolet ou le sonnet, qui devaient lui paraître trop mièvres et trop profanes ; ou tout simplement trop courts, à lui qui était de nature tellement prolixe. Ce faisant, il s'est manifestement bien amusé à jouer avec la matière qu'il façonnait, la langue, et avec les règles de son art, la métrique. Et comme ses poèmes sont, en outre, très souvent marqués au sceau d'un humour exubérant, voire féroce, nous croyons que, n'étant pas un saint triste, il n'était certainement pas un triste saint. Bien au contraire, Jean-Baptiste Heinis était homme de Dieu, mais aussi homme tout court. Toute son œuvre est imprégnée de ces deux aspects complémentaires de sa personnalité, le sens du religieux et celui de l'humain.


                                                                                 Jean-Jacques Brunner
                                                                                 Mulhouse, septembre 2003

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(1) À l'époque, Jean Fourquet, l'un des plus éminents linguistes de notre temps, écrivait "Là où des personnes qui ne se connaissent pas sont réunies, c'est en dialecte que se font les premières amorces de conversation, non en français, ce qui risquerait d'exclure trop de personnes présentes, encore moins en allemand, psychologiquement impossible" ("La situation linguistique" in Le Semeur, numéro spécial L'Alsace, L. Parazines imprimeur, Paris 1948, p. 22).
(2) Cf. Ernest BEYER et Raymond MATZEN, Atlas linguistique et ethnographique de l'Alsace, CNRS, Paris 1969, cartes n° 4 et 198.
(3) Cf. ibidem, cartes n° 7 et 26.
(4) Près d'un siècle s'est écoulé entre l'activité littéraire de Heinis et les enquêtes dialectales menées par le professeur Ernest BEYER et son équipe de l'Institut de Dialectologie de Strasbourg en vue de l' Atlas linguistique et ethnographique de l'Alsace. Il est possible, voire probable, que la prononciation ait évolué entre temps, notamment à Altkirch, de /-b-/ vers /-v-/.
(5) La beauté de ce poème doit beaucoup à la puissance évocatrice de la métrique, une espèce d'harmonie imitative (Lautmalerei), comme en musique, dans certains poèmes symphoniques. Il nous rappelle aussi un poème de Heinrich Heine, Die schlesischen Weber, où la métrique fait résonner, en arrière-plan, le claquement régulier des métiers à tisser.
(6) Rappelons ici que le trimètre iambique, vers plein d'allant, fut utilisé pour la partie parlée des tragédies grecques de l'Antiquité ; on le retrouve dans le théâtre latin sous le nom de hexamètre iambique ou sénaire (appellation due à Rabelais).
(7) Dans Boos endormi de la Légende des Siècles, un poème admirable par ailleurs: Tout reposait dans Ur et dans Jérimadeth ; [J'ai rime à (deman)dait !]. Invention pure ou déformation d'un toponyme local, le procédé reste cavalier.

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